Alphonse Ken Logo, voix emblématique du journalisme togolais, quitte l’Afrique de l’Ouest pour s’installer au cœur du Bas-Saint-Laurent, dans l’est du Québec. Recruté par FLO 96.5, une radio communautaire francophone régionale, ce journaliste de plus de vingt ans d’expérience incarne désormais une trajectoire rare : celle d’un professionnel de l’information de proximité qui, après avoir sillonné les ruelles de Lomé, arpente aujourd’hui les routes sinueuses de l’est canadien, micro à la main, oreille tendue aux silences comme aux cris d’un monde en recomposition. Portrait !
À première vue, le parcours d’Alphonse LOGO semble tracer une ligne droite entre deux mondes disjoints : le Togo, qui tente de s’ouvrir à la démocratie (depuis 1990), et le Canada, présenté comme un modèle de stabilité libérale. Mais ce passage ne relève ni de l’exil ni de la fuite. Il s’inscrit plutôt dans une géographie du journalisme qui, loin des grandes métropoles médiatiques, cherche à s’enraciner là où l’information est encore un acte de résistance, un lien social, une arme contre l’indifférence.
Pendant près de deux décennies, LOGO a été l’une des figures incontournables de Kanal FM, l’une des rares radios privées qui continuent de résister aux pressions politiques et économiques à Lomé. Là-bas, il n’était pas seulement journaliste : il était témoin, passeur, mémoire vivante des luttes sociales, des mobilisations citoyennes, des voix étouffées. Alphonse Ken est un adepte d’un journalisme de terrain, exigeant, jamais spectaculaire, mais essentiel.
Son engagement dépassait le simple exercice du métier. En tant que secrétaire général du Syndicat des Journalistes Indépendants du Togo (SYNJIT), il a défendu bec et ongles la liberté de la presse dans un contexte de recul des libertés publiques, de censure sourde et de criminalisation des lanceurs d’alerte. Il a couvert les manifestations, les arrestations arbitraires, les tentatives de réforme constitutionnelle — toujours avec une voix posée, jamais hystérique, mais jamais complice non plus.
Ce n’est donc pas un journaliste ordinaire que FLO 96.5 accueille. C’est un homme qui a appris à parler avec les gens, pas sur eux. Et c’est précisément ce regard-là, « rigoureux et humain », comme l’a souligné la radio dans son message d’accueil, que le média régional québécois semble vouloir insuffler à ses ondes.

Une radio citoyenne, un journalisme de résistance douce
FLO 96.5, basée à Rimouski, n’est pas une station de divertissement. Elle fait partie de ce réseau de radios communautaires qui, au Québec comme ailleurs, tentent de résister à la concentration médiatique, à la standardisation de l’information et à l’effacement des particularités locales. Dans un monde dominé par les flux globaux, les algorithmes et les breaking news stériles, ces petites antennes locales s’obstinent à parler du quotidien : les fermetures d’écoles rurales, les projets d’énergie verte, les histoires oubliées des Premières Nations, les artisans du terroir, les migrants récents.
C’est dans ce cadre que l’arrivée d’Alphonse Ken Logo prend tout son sens. Ce n’est pas un « renfort » exotique, un symbole de diversité pour les brochures institutionnelles. C’est un choix politique du média : celui de croire que le journalisme de proximité, qu’il soit pratiqué à Lomé ou à Trois-Pistoles, obéit aux mêmes principes : écouter, restituer, responsabiliser.
« Merci pour l’accueil. Très heureux d’être parmi vous. Plaisir d’être au service de la population », a-t-il répondu sobrement sur les réseaux sociaux. Une phrase simple, presque banale, mais qui résonne comme un manifeste. Car pour un journaliste formé dans un pays où l’indépendance coûte cher, le simple fait de servir l’information à la population peu être interprété comme un acte de résistance, voire une dissidence.
Une traversée pour Alphonse Ken Logo, pas une rupture
Alphonse LOGO ne quitte pas le Togo en silence. Il emporte avec lui les sillons creusés par des années de combat pour une information libre. Et s’il change de décor — des marchés animés de Lomé aux hivers longs du Bas-Saint-Laurent —, il ne change pas de mission. Son intégration à FLO 96.5 n’est pas une fin, mais une continuation. Une preuve que le journalisme citoyen, loin des projecteurs, peut traverser les frontières sans perdre son âme.
Dans un contexte où les médias africains sont souvent relégués à la périphérie du récit mondial, cette nomination discrète est une forme de reconnaissance tardive : celle d’un savoir-faire journalistique produit dans le Sud, mais valable partout. Elle interroge aussi les circuits invisibles de la mobilité intellectuelle : pourquoi faut-il qu’un journaliste africain s’installe en Occident pour être vu, alors que son travail était déjà essentiel sur place ?
Peut-être que, dans quelques mois, les auditeurs de FLO 96.5 découvriront, à travers la voix forte d’Alphonse LOGO, non seulement les enjeux du Bas-Saint-Laurent, mais aussi des échos lointains — ceux d’un Togo en lutte, d’un continent en mouvement, d’un journalisme qui refuse de se taire. Et peut-être, aussi, que cette voix, portée par les ondes canadiennes, continuera de parler au Togo. Parce que les journalistes comme lui ne changent pas de rive : ils font traverser les rivières.






